Adeline est tendue en quittant sa classe. Ses élèves ont été pénibles. A moins que ce ne soit elle qui est trop irritable en ce moment : la grisaille, les jours trop courts, l’orientation de son aînée, le quotient familial qu’elle n’a pas fait calculer, les jean’s devenus trop justes de son fils qui prend deux centimètres par mois… trop de tracasseries mentales pour être pleinement présente à son travail.

Elle est noyée dans le flot de la sortie du collège, elle s’en extirpe par le raccourci réservé aux professeurs et commence seulement à respirer. Malgré la pluie qui est tombée toute la journée, elle décide de quitter l’allée bitumée pour couper par le stade et de traverser l’aire gazonnée ceinturée de la piste rouge d’athlétisme. Enfin seule… Aucun de ses collègues ne s’y aventurent de peur d’abîmer leurs chaussures de ville mais Adeline manque rarement à ce rituel. Alourdir ses semelles d’un peu de boue, manquer de glisser sur l’herbe luisante, écraser les petits monticules de vermicelles de terre, ces résidus des galeries que font les vers dans la glaise est un privilège pour elle, comme un clin d’œil à ses origines normandes. Non, elle n’est pas tout à fait devenue une « parisienne-hors-sol ».

Elle se réfugie enfin dans sa voiture et éteint la radio qui s’est allumée automatiquement en mettant le contact. Deux kilomètres, trois ronds-points, trois chicanes, et onze feux rouges la séparent de chez elle et d’un bon chocolat chaud. Elle irait peut-être plus vite en vélo mais les cent mètres de dénivelés l’ont définitivement dissuadée de ses prétentions sportives. A son volant, elle prend son mal en patience. Au premier feu, en étouffant sa mauvaise conscience, elle attrape son téléphone. Elle vérifie : pas de SMS, pas de message répondeur. Deuxième feu : un WhatsApp, troisième feu : trois mails sans intérêt sur lesquels elle se défoule en les envoyant à la corbeille d’un glissé-gauche. Quatrième, cinquième feux : elle fait défiler le fil de l’actualité des réseaux sociaux. Sixième feu : elle tombe en arrêt sur une image. Là ! Sur la photo ! C’est son grand-père avec sa casquette sur son crane chauve, sa bouille ronde et ridée de vieux paysan, sa chemisette découvrant ses bras halés de travailleur du grand air. Huitième feu : C’est toute la jeunesse d’Adeline qui afflue dans sa tête. Les week-ends à la ferme ; l’odeur du feu et du foin ; la voix forte qui impressionnait bêtes et hommes. Neuvième feu : la toute-puissance de son héros qui lui offrait son monde : le monde entier. Dixième feu : heureusement qu’elle suit la route d’instinct car la voilà partie loin, très loin de sa banlieue parisienne. Elle ne peut pas fermer les yeux pour s’abandonner pleinement à la chaleur de ces temps disparus, mais elle se laisse envahir par la douceur, comme une bouffée de bien-être. Onzième feu : elle remarque maintenant les deux acolytes de son grand-père, ils sont tous les trois assis sur un banc, contre un mur. Au premier plan, un arbre aux fleurs roses flamboyantes surprend Adeline. Il ne ressemble à aucune espèce de sa région d’origine. Elle est arrivée et peut regarder attentivement le cliché. Elle grossit l’image et lit sur un panneau des inscriptions en langue inconnue. Elle se rend à l’évidence, l’homme qui la salue de sa casquette doit être un sosie de son grand-père. Il n’avait jamais quitté sa Normandie… Ce n’est pas lui.

Elle manque d’éclater de rire à l’idée incongrue qui la traverse : et s’il avait eu une double vie ? Voilà l’occasion d’appeler sa grand-mère pour partager avec elle ce retour dans le passé qu’elle a fait le temps d’un trajet en voiture.

 

atelier bricabook #291


Je participe à cet atelier pour progresser alors n’hésitez pas à commenter sincèrement pour faire la chasse à toutes faiblesses, erreurs, longueurs, fautes d’orthographe… Merci de votre honnêteté.