Deux fois en trois jours que Stéphanie ouvre l’appartement en utilisant cette clef qu’Edmonde lui avait confié, il y a… elle ne sait plus… après que sa vieille voisine était tombée et s’était cassé le poignet. Craignant une chute plus grave, elle s’était équipée d’un bip à une touche relié aux services secours. Ils lui avaient demandé plusieurs numéros de personnes proches pouvant ouvrir l’appartement « au-cas-où… ». L’octogénaire n’avait indiqué qu’un numéro, celui de Stéphanie. De proches, elle n’avait qu’elle : en face, sur le même palier.

Etrange impression que de revenir dans ces pièces après ce qu’il s’était passé lundi… Tout y était en ordre. Tout parce qu’il n’y avait rien. Stéphanie s’était habituée aux murs sans cadre ; aux étagères vides, même seulement d’un grain de poussière ; au Nice-matin lu dès midi et sitôt mis à la poubelle, « vous comprenez, je n’aime pas que les choses trainent ». Aucune trace de courrier, de bibelot, pas une clef sur une tablette, une pièce de monnaie dans une coupelle. rien… rien de personnel qui puisse indiquer qu’une personne vivait dans cet appartement. Stéphanie avait été saisie la première fois qu’elle y avait pénétré, invitée à prendre un thé après son travail. En s’accoutumant à revenir, elle avait fini par ne plus remarquer cette bizarrerie.

Elles aimaient discuter ensemble de tout et de rien. Tacitement, elles se retrouvaient dans le silence qu’elles posaient sur leur passé, chacune secrètement rassurée de deviner en l’autre, cette pudeur qui lui garantissait que la conversation ne glisserait pas vers des confidences qui raviveraient des souvenirs douloureux. Échanger leurs quotidiens leur convenait : la pluie qui irriguait les parterres, le beau temps qui ouvrait les bourgeons, les poubelles que leur gardien avait encore lavées à l’eau de javel et qui étaient les seules de tout le quartier à sentir le propre…

Ses insignifiances lui manqueront : lundi, elle avait ouvert aux secours qui n’avait pas pu sauver Edmonde de son arrêt cardiaque. Curieusement, l’absence de vie de cet appartement prenait enfin son sens. Depuis longtemps, Edmonde se tenait prête à disparaître. Un peu comme si sa mort mettrait les choses en ordre. Stéphanie entre dans la chambre. On lui a demandé des vêtements pour habiller le corps de sa voisine. Elle a pensé à cet ensemble gris perle qu’elle vêtait le dimanche. Dans le placard, les cintres sont alignés avec une rectitude parfaite : l’intervalle entre chaque vêtement scandé scrupuleusement par le même espace. Malgré sa tristesse, une pensée amusée la fait sourire : jusque dans cette intimité, l’erreur, l’accident n’avait pas eu sa place.

Elle saisit la veste quand son regard est attiré par une pile de livres dans l’encoignure de l’étagère du haut. Saugrenue marque personnelle : des exemplaires folio d’un même roman de Steinbeck. Intriguée et honteuse de fouiller ainsi dans les affaires, elle tremble comme si elle allait être surprise par quelqu’un, pourtant elle ouvre le premier roman. Une étiquette indique « lycée français, Oran, année scolaire 1961-1962 » et un prénom écrit à la main « Fatiha ». Sur le deuxième, elle retrouve la même marque et « Anne-France », sur le troisième « Marie-Claire », le quatrième « Dalila »… quinze volumes, quinze prénoms, quinze jeunes filles.

La présence de ces livres n’a aucun sens. Quel rapport peuvent-ils avoir avec la vieille dame ? Mue par ce reflexe moderne, Stéphanie tape quelques mots clefs sur le moteur de recherche de son téléphone. La photo qui accompagne l’article qui apparaît manque lui donner un haut le cœur : « une bombe lancée à travers la fenêtre tue quinze élèves et blesse grièvement cinq jeunes filles pendant leur cours de littérature. Leur professeur Edmonde Borin a enfreint les consignes de sécurité en laissant les persiennes métalliques ouvertes. »

Sa négligence avait favorisé un massacre. Etait-ce cette mare de sang qu’Edmonde voulait nettoyer en s’effaçant elle-même avec tant d’application ?

Stéphanie emporte l’ensemble gris. Et la pile de livres… Elle demandera à ce qu’elle soit enterrée avec sa voisine. Il est temps qu’elles partent en paix.

atelier bric à book #294


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